
Quasi unanimement, tout le monde dénonce Shein : conditions de travail inhumaines, pollution massive, salaires de misère, copies à la chaîne.
Les documentaires s’enchaînent. Les politiques s’indignent. Les influenceurs s’émeuvent.
Et pourtant : Shein a fait 45 milliards de dollars en 2023.
Plus que Zara. Plus qu’H&M. Plus proche de nous en France : beaucoup plus que La Redoute…
Comment on en est arrivés là ?
En réalité, Shein n’est pas le problème.
Shein est le symptôme d’un système qui demande d’être éthiques sans en donner les moyens.
1) Le modèle Shein : l’ultra-fast fashion
La fast fashion sort une collection toutes les deux semaines.
Shein sort 6 000 nouveaux articles par jour.
Comment ?
– Production à la demande
100 pièces test. Si ça marche : 10 000 unités. Sinon : on arrête.
Ainsi : pas de stocks ; pas de pertes.
– Prix dérisoires
Robe à 8€, t-shirt à 3€.
Salaires de misère, matériaux bas de gamme, zéro normes.
– Algorithme qui copie internet en temps réel
Shein ne crée pas : Shein réplique ce qui marche sur Instagram/TikTok en 48h.
Ce n’est pas du génie. C’est le paxoxysme d’un modèle existant.
2) Pourquoi ça fonctionne ?
Parce que les gens n’ont pas les moyens d’être éthiques.
Quand tu gagnes 1 500€ par mois, que ton loyer en prend 800, tu n’achètes pas un t-shirt « Eco-responsable » à 25€. Tu achètes un t-shirt à 3€. Point. Qui peut juger ?
Shein ne crée pas le besoin. Shein prend une place laissée par la stagnation du pouvoir d’achat.
3) L’hypocrisie politique : faire semblant (comme d’habitude ?)
On annonce des lois contre la fast fashion.
Dans les faits :
– Amendes symboliques.
– Contrôles inexistants (pas de boutiques = pas de prise).
– Sanctions dérisoires : 10 millions d’amende pour 45 milliards de CA (c’est l’équivalent de condamner quelqu’un qui gagne 100 000€/an à payer 20€).
Réguler Shein serait impopulaire (les gens veulent du pas cher) et politiquement risqué (représailles commerciales). Alors on fait semblant. (Et je ne parle pas de l’ancien ministre qui a conseillé Shein pendant 1 an).
4) L’hypocrisie des influenceurs : dénoncer avec un code promo
Hier, ils filmaient leur hauls Shein à 200 pièces. Aujourd’hui, leur discours est anti-Shein… en Zara, Mango ou H&M. Même modèle. Même exploitation. Mais logo différent.
Ce n’est pas de l’engagement. C’est du branding moral à géométrie économique.
5) Le vrai problème
Le problème n’est pas Shein. Le problème c’est NOUS et nos décisions contradictoires.
On sait.
On a vu les reportages. On culpabilise un peu. Puis on recommence.
Pas par cynisme mais par contrainte.
On ne peut pas demander à quelqu’un qui compte chaque euro de « consommer éthique ». L’injonction morale n’est pas une solution. C’est une violence supplémentaire.
Les salaires stagnent pendant que le coût de la vie augmente.
Les marques éthiques coûtent cher parce qu’elles respectent les règles mais les marques non-éthiques gagnent parce qu’elles ne respectent rien.
L’exploitation rapporte. C’est ça, le cœur du système.
6) Quelles sont les solutions ?
Je ne fais pas de moraline du type « il ne faut plus acheter chez Shein ». Ou pire, comme Xavier Bertrand ce matin sur BFM, « Il faut interdire Shein »…
C’est irréaliste pour beaucoup.
Les leviers sont structurels. Quelques exemples :
- Taxe carbone aux frontières sur les imports ultra-cheap ;
- Amendes proportionnelles au chiffre d’affaires ;
- Traçabilité publique obligatoire ;
- Soutien et allègements pour les marques responsables ;
- Revalorisation des salaires (sinon rien ne bouge).
Ce n’est pas une question de morale individuelle, mais de politique économique.
Shein n’est pas le scandale. Shein est le miroir.
Et ce qu’il reflète, c’est un système où on demande aux gens d’être vertueux, sans leur donner les moyens de l’être, puis on les culpabilise quand ils échouent.
L’hypocrisie n’est pas chez celui qui achète une robe à 8€. Elle est chez ceux qui rendent cette robe nécessaire.
Grégory CARON, expert en déculpabilisation.



